5 expos vues et aimées ces 5 dernières années

En attendant de pouvoir à nouveau fouler le sol des musées, centres d’art et autres galeries dans les prochaines semaines – mois – années (rayer les mentions inutiles), je me suis replongée dans mes archives et j’ai eu envie de revenir sur les expositions qui m’ont le plus marquée ces dernières années.

« Random – Abdelkader Benchamma », FRAC Auvergne, 6 juin – 20 septembre 2015
Commissariat : Jean-Charles Vergne

 

En 2015, le FRAC Auvergne consacrait une exposition monographique au lauréat du prix Drawing Now de la même année, Abdelkader Benchamma. Déployée dans huit salles, la proposition de l’artiste jouait avec les supports et les échelles, de la reprise de gravures de Gustave Doré à la mise en scène de salles entières à la façon de décors de théâtre, en passant par des dessins muraux éphémères. Un autre enjeu pointait également au fur et à mesure du cheminement dans l’exposition : celui de la transformation. L’artiste lui-même avoue ne pas aimer les œuvres finies et ne jamais considérer ses propres travaux comme achevés. Cette question de la transformation se retrouvait à différents niveaux : celui de la perception, d’abord, avec le ballet de paréidolies* se déployant sous les yeux des visiteurs, libres d’y projeter des formes figuratives imaginaires, ou avec les  

Abdelkader BENCHAMMA, pareidolie, 2014. FeutreS et marqueurS noirs sur papier. Photo personnelle

nombreux trous laissés par l’artiste au sein de ses œuvres, blancs volontaires à compléter mentalement par le spectateur, ou pas.

La transformation de la matière, ensuite, qui vient très vite rencontrer la transformation de l’Histoire, pensée comme fiction à partir des grands récits fondateurs de notre civilisation, du Paradis perdu de Milton au Big Bang – il faut dire que l’exposition correspond à la sortie du livre éponyme de l’artiste, récit esthétique d’origines fantasmées de l’univers.

La première impression, fortement esthétique, était magistrale. Elle se chargeait ensuite d’une multitude de niveaux au cours de la découverte des œuvres, dans un parcours non linéaire qui facilitait les retours en arrière et les explorations individuelles de l’exposition.

VUE de l’exposition « Random – Abdelkader Benchamma » FRAC Auvergne. Photo personnelle

« Cinquième corps – Noémie Goudal », Le Bal, 12 février – 8 mai 2016
Commissariat : Diane Dufour

Première exposition monographique de Noémie Goudal en France, « Cinquième corps » semblait dédiée, dès son titre, à ce que l’artiste approche comme le cinquième élément régissant le monde : l’infinité de l’imaginaire humain. En premier lieu, Southern Light Stations, série de photographies oniriques et lunaires mettant en scène des formes circulaires, proposait un retour à la contemplation primaire des astres, quand l’esprit projetait ce que l’absence d’outils d’observation astronomiques ne permettait pas d’observer.

Venaient ensuite les Observatoires, déclinés à une échelle monumentale au sous-sol avec la série In search of the first line. Ces deux ensembles proposaient une mise en abîme du principe même d’artificialité : pour les réaliser, l’artiste reproduit des architectures en béton brut sur des structures en carton, les installe dans des paysages sélectionnés avec soin et les photographie. Sur les œuvres finales, on devinait les défauts de la maquette, volontairement laissés visibles, et la fragilité de ces constructions humaines face à la Nature reprenant ses droits, les inondant progressivement ou les isolant dans des étendues désertiques.  Comme si, rétrospectivement, les ruines du monumentalisme soviétique entraient en collision avec les paysages de Kojima dans Death Stranding. Ce jeu sur les contrastes, sur les oppositions entre Nature et Culture, et sur les ambiguïtés qui les relient, ne menait cependant pas, comme on aurait pu s’y attendre, vers un constat de la vanité humaine mais plutôt à une ode à la poésie de l’imaginaire.

Détail de la série Observatoires de Noémie GOUDAL. Photo personnelle

« Digérer le monde », Musée départemental d’art contemporain de la Haute-Vienne – Château de Rochechouart, 28 février – 11 juin 2017
Commissariat : Julie Crenn

Cette exposition collective a été pensée à partir des collections du musée et d’œuvres d’artistes invités comme autant de propositions d’appréhension du monde face à la surinformation contemporaine et à la multitude de régimes de vérités qu’elle entraîne. Au sein de cette exposition dense qui occupe trois étages du château, certaines œuvres faisaient particulièrement sens. Les minutieuses enluminures d’Agathe Pitié, réalisées sur des papiers anciens, dépeignent à l’encre de Chine des réalités grouillantes, en l’occurrence

les règles et codes d’un gang américain. L’artiste prépare soigneusement chacune de ses œuvres, tant sur la forme que sur le fond pour lequel elle rassemble une documentation importante qu’elle ordonne ensuite en rédigeant un scénario. En contrechamp, Lucien Murat lui répondait en mêlant lui aussi une technique surannée – le canevas désuet de nos grands-parents – à une imagerie contemporaine de la guerre des jeux vidéos (ou seraient-ce les images d’un journal télévisé ?).Dans une autre salle, Laure Tixier sérigraphiait des symboles à même le mur : s’agissait-il des vestiges calligraphiques d’un langage oublié ? De monogrammes destinés à accomplir un rituel mystérieux ? Cet insigne intrigant reproduisait en réalité le plan de la prison saoudienne Al-Ha’ir à Riyadh. Map with a view, ou l’imaginaire pulvérisé par le prosaïque.

 

Laure TIXIER, Al-Ha’ir Prison, Riyadh, Saudi Arabia, de la série Map with a view, 2014. Peinture murale, dimensions variables. Photo personnelle

« L’Art brut japonais II », Halle Saint-Pierre, 7 septembre 2018 – 10 mars 2019
Commissariat : Martine Lusardy

Pour la deuxième fois, la Halle Saint-Pierre explorait la création brute japonaise à travers une exposition très diversifiée, envisagée comme un panorama de la question et une démonstration de l’absence de limites formelles et culturelles dans l’art brut. Il s’agissait de valoriser des singularités artistiques, sans discours globalisant ou unificateur. La scénographie délimitait deux espaces distincts ; l’un, plongé dans une quasi pénombre, rassemblait les créateurs puisant dans leurs propres troubles ou traumatismes pour produire des œuvres souvent lourdes, majoritairement obsessionnelles. On y trouvait notamment le récit glaçant du bombardement d’Hiroshima par un survivant, Masaki Hironaka,  à travers une série de dessins réalisée dans un carnet 60 ans après les faits et dont les formes naïves produisaient un contraste marquant avec  la violence, la douleur et la peine qu’ils exprimaient.

A l’étage baigné dans la lumière naturelle des baies de l’ancien marché, les créateurs s’ouvraient au monde extérieur, le plus souvent imaginé depuis leur chambre – la majorité des créateurs présentés résident dans des institutions psychiatriques. Sur la mezzanine, l’incroyable panorama du monde de Norimitsu Kokubo, une vision urbaine déroulée sur 8 mètres, associait librement les architectures, d’une grande roue à une version de la Tour Eiffel sortie de son esprit.

Ichiro Oka, Bouches, Aquarelle, crayon sur papier, 6 x (37,9 x 53,8 cm). Photo personnelle

« Cathy Wilkes », Pavillon de la Grande-Bretagne, Biennale de Venise, 11 mai – 24 novembre 2019
Commissariat : Zoé Whitley

Pour la Biennale de Venise 2019, la Grande-Bretagne a présenté une exposition douce-amer au commissariat parfaitement maîtrisé. Si vous me suivez sur Insta, vous savez sûrement déjà que j’ai adoré cette expo. Cathy Wilkes y déployait des œuvres fidèles au langage plastique qu’on lui connaît, où le quotidien se couvre d’un sentiment d’« inquiétante étrangeté ».

Dans la première pièce trônait une forme évoquant à la fois une couche nuptiale dénuée de toute passion, un lit funéraire, une tombe, une cage… aux matériaux si légers mais à la présence extrêmement lourde. Disséminées dans la pièce, des formes enfantines aux ventres gonflés comme des femmes enceintes et aux mines fantomatiques semblent errer sans but. L’espace était également parsemé de petits objets et de bouquets séchés, comme des offrandes abandonnées une fois la cérémonie terminée. Cet aspect rituel, sacré, s’infiltrait dans les autres pièces du pavillon, se confrontant très directement à l’espace domestique et aux tâches ménagères qui lui sont associées et lui conférant des airs funestes.

Tout était réuni : dans la forme, langage concis, mise à profit de l’espace d’exposition et de son éclairage naturel, puissance d’évocation incroyable. Dans le fond, mise à mort de la vie et de la passion, création et procréation, espacé privé refermé sur lui-même duquel il est difficile pour le féminin de s’échapper, encore aujourd’hui.

Vue du Pavillon de la Grande-Bretagne, Biennale de Venise 2019. Photo personnelle

* Une paréidolie est une illusion d’optique qui consiste à reconnaître des formes familières dans des éléments qui n’ont rien à voir avec cette forme (par exemple, trouver qu’un nuage ressemble à un lapin).