Fabienne Dumont : Des sorcières comme les autres

Il y a des livres qui m’ont accompagnée tout au long de mes recherches de Master jusqu’à prendre des airs de Bible. Ils sont dans un sale état, écornés, annotés et couverts de post-it. Des sorcières comme les autres en fait partie. Son autrice, Fabienne Dumont, est historienne de l’art, professeur à l’Ecole nationale supérieure d’art de Nancy et travaille tout particulièrement sur les féminismes et les problématiques de genre en art contemporain. 

Ce livre est issu de sa thèse, soutenue en 2004. Il présente la scène artistique féminine et féministe française, ses enjeux et ses structures, de 1970 à 1982, en particulier à travers la question des collectifs et des groupes de femmes artistes. Sorti en 2014, il s’agit de la première mise en valeur poussée de cette réalité artistique et historique.
En valorisant rétrospectivement cet aspect, l’autrice pointe également le caractère construit des discours qui ont laissé dans l’oubli l’œuvre de la majorité des créatrices dont elle analyse le travail dans ce livre. 

Il est organisé en 4 parties : dans un premier temps, il présente la réalité institutionnelle à laquelle sont confrontées les artistes femmes, puis les réponses qu’elles lui opposent au niveau collectif.
En présentant des données chiffrées précises et en empruntant certaines méthodologies à la sociologie, Fabienne Dumont met en valeur un paradoxe entre la présence importante des femmes dans les formations artistiques et leur quasi absence dans les milieux professionnels. L’autrice propose des raisons possibles à ce constat, notamment la maternité, vue comme un obstacle à l’implication constante supposément demandée par le « génie » artistique.

Les femmes sont ainsi les grandes absentes des revues artistiques, générales et surtout spécialisées, qui ne couvrent pas les événements plus modestes où elles sont le plus exposées. L’étude de Dominique Pasquier l’avait déjà montré : plus la visibilité du lieu d’exposition est importante, moins les femmes y sont présentes. Fabienne Dumont met ainsi en valeur l’existence d’un « plafond de verre » qui a entrainé l’oubli de l’existence des mouvements artistiques féminins seulement trente ans plus tard.

C’est notamment parce que les artistes ne se reconnaissent pas dans les réseaux de formation et de visibilité qu’elles vont former des groupes alternatifs leur permettant de forger une identité artistique positive. La présentation détaillée des principaux collectifs artistiques de femmes est au coeur de cet ouvrage. Il rattache les enjeux de ces rassemblements à un contexte socio-culturel et artistique plus général, les lieux d’exposition et les revues qui les entourent.

Il précise également la réflexion théorique propre à chaque groupe, faisant un point sur les grands courants qui irriguent les pensées féministes et les divergences d’approches qui existent entre certains collectifs. Cependant, elle n’entre pas vraiment dans le détail des débats théoriques et politiques qui animent les cercles artistiques féministes, notamment parce qu’elle a consacré un autre ouvrage à cette question en 2011 : La rébellion du Deuxième Sexe, une anthologie de textes particulièrement éclairants issus du monde anglo-saxon.

Les deux dernières parties sont consacrées aux présentations individuelles de près de 90 artistes, regroupées en fonction de leurs approches des enjeux féministes. Le nombre de créatrices abordées empêche forcément le détail de l’analyse de leurs travaux et de leurs parcours, mais il s’agit avant tout d’établir un « panorama » de la création féminine durant cette période cruciale de la « seconde vague » du féminisme politique.

L’autrice définit elle-même son étude comme une « première pierre » nécessairement limitée  aux artistes femmes afin de présenter la réalité de leur existence sur la scène artistique, pour, à terme, écrire une histoire de l’art qui tiendrait compte de l’ensemble de ses acteurs. Elle précise ainsi certains faits dont les approches étaient jusqu’alors erronées, prouvant, s’il en était encore besoin, l’absence de prise en compte de l’histoire des artistes femmes. Elle démontre aussi le caractère non opérant des classements historiques, établis à partir d’enjeux androcentrés. De plus, écrire une histoire uniquement féminine permet de mettre en valeur l’affirmation identitaire, intellectuelle et symbolique de ces artistes : cela  crée un précédent pour les générations suivantes et participe aussi à inscrire cette réalité au sein de l’histoire générale du XXe siècle d’où elle était jusque-là absente. 

LUBLIN Léa, Dissolution dans l’eau. Pont Marie. 17h, 1978
Performance réalisée dans le cadre d’une journée organisée par des membres du collectif Femmes/Art
à l’atelier de Françoise Janicot, Paris, 11 mars 1978

Ainsi, Fabienne Dumont n’écrit une histoire limitée aux femmes que pour être rattachée à une histoire de l’art générale qui inclurait, à terme, toutes les réalités de l’ensemble des artistes et au sein de laquelle le masculin hétérosexuel occidental ne serait plus le neutre. 
L’autrice inscrit donc son ouvrage dans un travail à long terme : sa finalité est de comprendre les enjeux d’une situation passée pour faire évoluer l’état actuel des discours ; il permet une mise en perspective critique de l’art des femmes aujourd’hui et des expositions qui leur sont dédiées. 

Dans cette idée, l’approche factuelle de Des sorcières comme les autres et la perspective théorique de La rébellion du Deuxième sexe apparaissent comme les deux faces d’une même médaille. En se complétant l’un l’autre, ils présentent, en négatif, une histoire de l’art androcentrée qu’il convient de faire évoluer vers une prise en compte de ceux qui sont encore aujourd’hui approchés comme relevant des marges. C’est tout l’enjeu de Des Sorcières comme les autres : rétablir la réalité historique de la création féminine pour forcer l’ouverture des discours, inverser « le curieux mécanisme qui oblitère systématiquement le travail des créatrices. » (p.190) 

BIBLIOGRAPHIE

DUMONT Fabienne, Des sorcières comme les autres, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Archives du féminisme », 2014

DUMONT Fabienne (éd.), La rébellion du Deuxième sexe. L’histoire de l’art au crible des théories féministes anglo-américaines (1970-2000), Dijon, Les presses du réel, 2011

PASQUIER Dominique, « Carrières de femmes : l’art et la manière », dans Sociologie du travail, n°4, 1983