Jean Perdrizet : le merveilleux est dans la machine

 

Jean Perdrizet (1907-1975) met au point ses premières inventions en 1931, année où il obtient son diplôme d’adjoint technique des ponts et chaussées. Huit ans plus tard, à 32 ans, il sera mis en disponibilité pour des raisons de santé mentale et ne travaillera plus qu’épisodiquement. Il consacre alors tout son temps à ses recherches, dessinant des plans, schémas, notices de montage par dizaines (peut-être même centaines) et réalisant des prototypes en tout genre.
Passionné de sciences et de découvertes technologiques, ses inventions lient son imaginaire débridé à une approche savante et technique qui se veut rigoureuse. Perdrizet se tient informé de toutes les avancées scientifiques, et cherche également à faire connaître ses propres découvertes en envoyant ses plans à la NASA, au CNRS, au Comité Nobel… Si ces envois (au total, deux tonnes de plans en 40 ans) n’obtiendront pas le résultat escompté, ils attireront quand même l’attention de quelques scientifiques, notamment José Argémi (1933-1985), chercheur en mathématiques au CNRS et fasciné par l’approche poétique de la science opérée par Perdrizet.

Ses recherches se concentrent notamment sur les robots et la vie extraterrestre, en tenant compte des dernières théories en la matière. Il s’intéresse également à la vie après la mort et aux solutions pour entrer en contact avec les esprits. Cette part de son travail se développe tout particulièrement après la mort de son père ; sa première réalisation est une table spirite pliable et ultra-légère pour communiquer avec lui.

Suivront ensuite de très nombreuses inventions, d’une notice visant à expliquer L’influx métaphysique d’origine cosmique à un plan de machine Pour piloter l’âme en passant par un Filet thermo-électronique à fantômes permettant d’enregistrer l’image d’un être immatériel. Ses machines visent à explorer l’Au-Delà pour dévoiler les mystères de la vie après la mort.

PERDRIZET Jean Table spirite télégraphique
Perdrizet Jean, Sans titre (Table spirite télégraphique), 1972. Feutre sur ronéotype, 50.6 x 65.7 cm. Collection privée, Luxembourg.
Courtesy Christian Berst art brut, Paris

Dans ses recherches de machines permettant de communiquer avec les esprits, Perdrizet met notamment au point le prototype d’un Oui-ja enregistreur, ou planchette spirite (1970) et d’un Oui-ja électrique de 1 cm de manipulation (1972). Ce dernier permet de recevoir automatiquement des messages de l’Au-Delà, et ce dans plusieurs alphabets. Car l’inventeur a également conçu une langue universelle, la « Langue T » qu’il affirme parler couramment et qui serait compréhensible par toute forme de conscience : robots, extraterrestres et esprits. 

En soi, la planche Oui-ja se veut déjà être une machine à communiquer avec les morts, qui a été popularisée dans sa forme actuelle à partir du XIXe siècle aux Etats-Unis – elle est ensuite commercialisée à grande échelle en tant que jeu de société à partir de 1901. Perdrizet en perfectionne le système en l’automatisant et en permettant d’inscrire les messages en direct. Le Oui-ja électrique développe le Oui-ja enregistreur en améliorant le système d’inscription des lettres : au lieu de parcourir la planche d’une lettre à l’autre, la goutte ne peut osciller que d’un centimètre autour d’un pivot et active un feutre qui trace des traits sur un alphabet pré-imprimé. 

PERDRIZET Jean Oui-Ja enregistreur 

Perdrizet Jean, Sans titre (oui-ja enregistreur ou planchette spirite), 1970. Ronéotype, stylo à bille, feutre et crayons
de couleur sur papier plié,  
52.2 x 65.5 cm. Collection particulière, France. Courtesy Christian Berst art brut, Paris

En théorie, la machine était donc fonctionnelle. C’était en tout cas l’intention pour laquelle elle a été mise au point. Ce n’est qu’a posteriori, après sa mort, que les plans de Perdrizet ont été approchés comme des œuvres d’art et plus uniquement comme les schémas un peu fantasques d’un inventeur à l’imaginaire débordant. Il les réalisait avec beaucoup de soin, les reproduisait au Ronéotype avant de les coloriser et de les archiver – si aucun de ses prototypes ne lui ont survécu, la plupart de ses plans nous sont parvenus et font aujourd’hui partie de collections privées ou publiques. 

« Moi je fais d’abord une affreuse maquette, un horrible prototype qui marche mal, mais marche, puis un assez beau dessin. »

Propos de l’artiste dans le catalogue Jean Perdrizet – Deus ex machina #2, Christian Berst art brut, Paris, 2018, p. 35

De plus, les dessins de Perdrizet sont accompagnés de textes détaillés et d’annotation, qui peuvent s’étendre jusqu’au verso des documents. Ces longues notes explicatives, qui croisent parfois des formules mathématiques et des précisions linguistiques, visent à éclairer le lecteur sur le fonctionnement des machines. L’écriture s’immisce dans chaque recoin laissé libre par le dessin et dévore tout l’espace. Le résultat alambiqué de l’ensemble annule la volonté didactique, et le contenu des textes n’est pas franchement éclairant.

Sur le plan de sa Machine à écrire avec l’Au-Delà (1971), on peut par exemple lire : Le fantôme pousse un pendule qui vient toucher son anneau et établit un contact électrique qui excite un électro aimant attirant une aiguille porteuse d’un stylo (…) Les lettres sous les pendules sont en fil de maillechort fin zigzaguant pour épouser la forme de ces lettres (…) car le fantôme voit par contact sans yeux dans l’obscurité la lumière détruisant l’ectoplasme nuageux et empêchant l’oscillation des pendules. 

C’est notamment cette intrication entre dessin et écrit qui a contribué à envisager les plans de Perdrizet comme des œuvres d’art, le texte étant finalement moins appréhendé pour son contenu que pour sa portée esthétique. 

PERDRIZET Jean Oui-Ja électrique, 1972  

 

Perdrizet Jean, Sans titre (Oui-ja électrique de 1 cm de manipulation), 1972. Ronéotype, stylo à bille, feutre et crayon de couleur
sur papier plié, 49.5 x 66 cm. Collection privée, France. Courtesy Christian Berst art brut, Paris

En tant qu’œuvres, ces documents sont plus particulièrement approchés comme relevant de l’art brut. Tenter de définir l’art brut est délicat – le créateur de ce terme, Jean Dubuffet, refusait de le théoriser, le langage étant selon lui déjà une limite à ce qu’il recouvre : 

« Formuler ce qu’il est cet art brut, sûr que ce n’est pas mon affaire. Définir une chose – ou déjà l’isoler – c’est l’abîmer beaucoup. » 

Dubuffet Jean, Prospectus et tous écrits savants, Gallimard, Paris, 1986, p. 502

On peut cependant dessiner les grandes lignes de la notion d’art brut en avançant qu’il désigne les réalisations de personnes sans formation artistique, qui créent sans soucis de montrer ou de vendre leurs œuvres, voire sans les considérer comme telles. L’art brut comprend notamment l’art asilaire par exemple. Plusieurs institutions muséales sont dédiées à cette part de la création artistique, vous en trouverez une liste en fin d’article. 

Si la portée artistique de ces plans, dessins, schémas et notices est rapidement apparue, c’est aussi parce que la pratique scientifique de Perdrizet était pétrie d’un imaginaire riche. Tout autant que des prototypes, il a mis au point une poésie de la machine et de la recherche scientifique. Son approche étendait les limites de la physique et de l’ingénierie en les ouvrant à un ailleurs, un imaginaire, une poétique, où se rencontrent la divagation de l’esprit et la foi en la science.

« Le goût du merveilleux agite les mêmes neurones de notre cerveau que ce soient science ou religions, mais ce merveilleux, c’est la confiture pas forcément l’exactitude mais l’encouragement de la recherche vers cette exactitude. »

Propos de l’artiste dans le catalogue Jean Perdrizet – Deus ex machina #2, Christian Berst art brut, Paris, 2018, p. 39

BIBLIOGRAPHIE

Catalogue Jean Perdrizet – Deus ex machina #2, Christian Berst art brut, Paris, 2018
Notice consacrée à Jean Perdrizet sur le site de la galerie Christian Berst
Revue de l’exposition Jean Perdrizet – Deus ex machina #1 à la galerie Christian Berst, 2012

POUR EN SAVOIR PLUS SUR L’ART BRUT

CHAMPENOIS Emilie, L’Art Brut, Que sais-je ?, Paris, 2020
DANCHIN Laurent, Art brut – L’instinct créateur, Gallimard, Paris, 2006 (réédité en 2016)
THEVOZ Michel, L’Art Brut, Albert Skira, Genève, 1975

Collection de l’art brut, Lausanne (Suisse)
Musée de la Création Franche, Bègles

La Halle Saint Pierre, Paris
LaM – Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, Villeneuve-d’Ascq