Le Musée, le supermarché et la viande rancie

 

Depuis les années 1960, de nombreuses œuvres utilisent et questionnent la chair animale en tant que matériau artistique – c’est notamment le cas de plusieurs travaux qui apparaissent dans la dernière vidéo d’HyperOblique. Elles sont très variées tant dans leur forme que dans les propos qu’elles portent et les contextes dans lesquels elles ont été imaginées. Pourtant, très souvent, leur réception est marquée par de vives réactions de la part des publics. Bien sûr, certaines d’entre elles soulèvent des questions éthiques évidentes, comme celle du sacrifice animal dans les performances des actionnistes viennois dont il est question dans la vidéo. Mais si on se concentre sur celles qui n’ont pas recours à la violence animale, on peut se demander pourquoi l’usage de la viande dans des œuvres d’art, pourtant devenu presque courant, n’en finit pas de choquer. 

Lady Gaga aux MTV Video Music Awards en 2010

En Concert à Tokyo en 2012

En 2010, Lady Gaga faisait un tollé auprès des associations de défense des animaux en portant une robe en viande aux MTV Music Awards. Cette tenue, désignée par Franc Fernandez, est en réalité la petite sœur d’une œuvre de l’artiste canadienne d’origine tchèque Jana Sterbak, Vanitas (1987). Il s’agit d’une robe formée de steaks qui, elle, n’a pas vocation à être portée. Son propos est ailleurs, puisque la volonté de l’artiste est d’incarner le passage du temps. Et c’est précisément pour cela qu’elle a choisi d’utiliser la viande : même sous la forme standardisée du steak, c’est pour elle la seule matière permettant de présenter une transformation continue et donc de proposer une « allégorie littérale » du déroulement du temps. Il s’agit d’une matière organique et périssable dont la dégradation s’observe facilement : elle rancit, noircit, pourrit. Et pour valoriser au mieux la dégradation de l’oeuvre, Sterbak exploite la dimension temporelle des expositions, qui peuvent durer quelques jours comme plusieurs mois. A chaque présentation de l’œuvre, une nouvelle robe est réalisée pour renouveler le spectacle de son pourrissement sous les yeux des visiteurs.

Le titre de l’œuvre est d’ailleurs éclairant. Si son sous-titre Flesh dress for an albino anorectic​​ (Robe de chair pour un albinos anorexique) se réfère à sa forme – une robe – pour évoquer l’univers de la mode et ses mannequins amaigris, son titre, lui, affirme sa filiation avec les Vanités, ce genre pictural qui vise à rappeler à l’Homme sa nature mortelle (et dont il est notamment question dans la dernière vidéo d’HyperOblique).

STERBAK Jana, Vanitas : flesh dress for an Albino anorectic, 1987
Exposition « Jana Sterbak – Corps à corps », Musée des Beaux-Arts du Canada, 1991

Et bien avant Gaga sur le tapis rouge, Vanitas avait déjà provoqué l’une des grandes controverses de l’art contemporain lors de son exposition en 1991 au Musée des Beaux Arts du Canada. Ses détracteurs invoquaient le manque d’hygiène de l’œuvre et le risque sanitaire qu’elle représentait pour le musée et ses visiteurs, le gaspillage alimentaire qu’elle entrainait, mais aussi le fait que la viande n’ait pas sa place dans un lieu culturel. Avec ce dernier point, on touche à un autre enjeu lié à l’utilisation d’une matière carnée en art : celui du contexte et de l’espace.

En effet, l’emploi du matériau viande dans une œuvre entraine un déplacement « du supermarché vers le musée ». Or, comme l’indique Johanne Lamoureux, « la viande n’est pas caractérisée par sa provenance mais par sa destination » : une chair ne devient viande que parce qu’elle est considérée comme un bien de consommation. Son utilisation au sein d’une œuvre d’art déstabilise cet usage. La viande exposée n’a plus vocation à être ingérée mais à être observée, contemplée. Et questionnée. Et c’est peut-être là une des véritables raisons de la polémique autour de Vanitas. Car une fois que le musée a assuré que l’œuvre ne présentait aucun risque sanitaire – le contrôle de la température et de l’hydrométrie a d’ailleurs été si rigoureux qu’il a empêché la dégradation prévue de l’œuvre – et a rappelé que ce n’était pas la première fois qu’elle exposait des œuvres utilisant des denrées alimentaires (sans parler de l’aspect dérisoire du gaspillage produit par l’œuvre face à celui des ménages tous les ans, ne serait-ce qu’au Canada), la controverse ne s’est pas calmée pour autant.

L’artiste posant avec Vanitas : flesh dress for an Albino anorectic, 1987

Alors, pourquoi tant de haine ? Pourquoi la vue de viande rancie suscite plus de réactions que celle d’un bouquet de fleurs flétri ? La différence tient en partie au ressenti du spectateur, ce à quoi cela le renvoie lui-même. Le dégoût que cette présentation lui inspire. Car la réalité de la viande fait directement écho à la nature charnelle de l’humain. C’est déjà de cela dont il était question dans Le bœuf écorché de Rembrandt. Mais la présence réelle de la viande ouvre encore d’autres enjeux.

Tant qu’elle est approchée dans un contexte alimentaire, l’origine de la viande ne touche que très peu l’humain. En particulier dans une société où l’industrie agro-alimentaire s’efforce de faire oublier au consommateur l’origine du cordon-bleu dans son assiette. Mais dès que la viande sort de ce contexte, elle redevient ce qu’elle est : un morceau de cadavre animal. La perturbation de sa destination entraine une réactivation du sentiment d’abjection associé à son origine.

Dans Pouvoir de l’horreur, Julia Kristeva définit l’abject en tant que limite du vivant. Le cadavre, le sang, la putréfaction, bref tous les éléments qui indiquent la mort, permettent de différencier ce qui est vivant et ce qui ne l’est pas. Ainsi, lorsque la viande est approchée comme chair, comme cadavre, elle devient un indice de la mort : même si ce n’est pas mon cadavre, elle me rappelle mon état d’être mortel. C’est tout le sens de Vanitas : Jana Sterbak a clairement indiqué que la chair – c’est-à-dire la viande détournée de son usage de consommation – « a deux sortes de connotations évidentes, le sexe et la mort, Éros et Thanatos. (…) Vanitas, robe de chair pour albinos anorexique renvoie à la mort* », tandis que Chair Apollinaire, le pendant de Vanitas, a été réalisée avec de la viande salée de façon à éviter le processus de décomposition et renvoie directement au sexe. 

Sterbak Jana, Chair Apollinaire, vue de l’exposition « Feed and Greed », Musée des arts décoratifs de Vienne (Autriche), 1996
70 kilos de bifteck, armature en métal, sel

 Kristeva complète ensuite sa définition de l’abject en précisant que c’est « ce qui perturbe une identité, un système, un ordre. » Bref, l’abject représente une frontière, à l’intérieur de laquelle le sujet se situe dans la sécurité du vivant. Mais la présence de l’abject vient flouter, déstabiliser, cette frontière.
C’est, pour l’autrice, l’une des raisons de l’encadrement et du maintien à l’écart des activités d’abattage des animaux : les sociétés ferment volontairement les yeux sur leur propre « horreur nourricière. »

Cette idée en particulier m’a fait penser à une autre notion explorant les systèmes humains sous-jacents à la consommation de la viande : le carno-phallogocentrisme théorisé par Jacques Derrida.
Derrière ce mot à rallonge se cachent les trois éléments qui fonderaient, selon Derrida, les principes de domination dans les sociétés occidentales. D’une part, le logos, c’est-à-dire la raison, la logique, le discours (le logos intervient à chaque fois que l’on affirme « ceci est cela »). Le logocentrisme est la tendance à considérer son propre raisonnement comme un modèle de référence, comme une affirmation non questionnable, au-dessus des autres modèles de pensée. C’est un concept extrêmement lié aux enjeux du langage, de la parole : celui qui a la voix détient le logos.
D’autre part, le phallogocentrisme se réfère à la prééminence du phallus, à son caractère absolu dans la société, et à son imbrication avec le logos. Les individus situés en dehors du phallus n’accèdent pas au logos : les femmes en sont donc exclues. Enfin, le carno-phallogocentrisme ajoute aux règnes du logos et du phallus celui du régime carnivore. Abattre et consommer des animaux revient à les exclure du système, de la sphère de la morale et de la politique. C’est par cette exclusion que le dominant se définit : il est ce qui n’est pas animal, en plus d’être celui qui détient le logos et le phallus. C’est en cela que le régime carnivore serait l’un des piliers de la domination masculine occidentale : « carnivore, phallocentrique et logocentrique sont trois façons de dire la même chose : le maître de la nature, son possesseur, est aussi (…) celui qui par son autorité, son autonomie, soumet à la loi la femme, l’animal et l’enfant. »

Le processus de fabrication de Vanitas pour sa présentation au Louisiana Museum of Modern Art (Danemark), 1993 

De façon à asseoir cette exclusion de l’animal, ce système ne doit pas reconnaître son meurtre comme tel au risque de voir ce dernier accéder à la sphère morale en inspirant de la pitié et de la compassion. Cet acte doit être réduit à une « manifestation pauvrement empirique » présentée comme relevant du besoin naturel. Et l’animal abaissé à sa seule dimension biologique et comestible.
Ce ne serait donc pas uniquement l’industrie agro-alimentaire qui s’efforcerait de masquer les origines de la viande, mais la société dans son ensemble. Et même, ce mensonge généralisé et consensuel serait l’un de ses piliers.

Mais justement : en sortant la viande de son contexte élevage-abattage-consommation, les œuvres d’art qui la convoquent en tant que matériau ne remettraient-elles pas en question, volontairement ou non, ce système ? C’est peut-être là l’une des raisons des vives réactions suscitées par ces œuvres : l’intuition du spectateur qu’il y aurait autre chose derrière son propre dégoût, quelque chose de l’ébranlement des accords moraux tacites sur lesquels reposent en partie le fonctionnement de la société occidentale ?

Je ne sais pas dans quelle mesure on peut faire le lien entre les approches théoriques de Kristeva et de Derrida et les réactions des spectateurs, mais je trouve intéressant d’imaginer que les œuvres d’art puissent être le maillon manquant entre les deux.

Et si en lisant cet article et en regardant cette vidéo vous avez vu assez de viande pour les trois prochaines décennies, le musée du Prado à Madrid propose des visites 100% vegan-friendly de ses collections, garanties sans violence animale (figurée sur une toile).