le ouija de mathieu schmitt

 

En rédigeant cet article sur Jean Perdrizet, j’ai découvert l‘œuvre d’un autre artiste français qui a lui aussi travaillé sur le principe du OuiJa, Mathieu Schmitt. Et je me suis dit qu’il serait intéressant de creuser un peu le sujet, en proposant un pendant aux explorations mécaniques de Perdrizet avec ce travail fondé sur des approches bien différentes. Car contrairement aux Ouija et autres machines destinées à parler aux morts inventées par celui qui est aujourd’hui considéré comme un artiste brut, le OuiJa de Schmitt est bel et bien… une œuvre.

SCHMITT Mathieu, OuiJa, 2013. Bois, vérin, circuit électronique, arduino, diam. 200 cm, hauteur variable

Cependant, cela ne l’empêche pas d’être fonctionnelle, dans le sens où elle est reliée au monde des morts. Ou, plus précisément, elle est branchée sur la fréquence Jürgenson, du nom d’un producteur et réalisateur suédois, pionnier des recherches liées aux phénomènes de voix électroniques. A partir de 1959 et d’un enregistrement d’oiseaux dans lequel il crut entendre la voix de sa défunte mère, Friedrich Jürgenson participa en effet à développer le principe d’EVP (Electronic Voice Phenomena), c’est-à-dire la captation de mots ou de phrases courtes étrangers à l’enregistrement initial. Ses travaux intéressèrent autant la parapsychologie, qui y voyait une manifestation paranormale, que la musique concrète. La fréquence qui porte son nom correspond à celle qui capterait le plus grand nombre de ces messages (1485kHz).

Le OuiJa de Mathieu Schmitt est ainsi programmé, grâce à un arduino*, pour réagir en direct aux signaux captés sur cette fréquence. Cette grande roue de bois, montée sur un mécanisme reposant sur trois vérins, entre en mouvement en fonction des signaux reçus. Son bras indique sur les lettres, les chiffres, le « oui » et le « non » inscrits sur son pourtour en fonction de l’interprétation des signaux par le programme.

La machine prend la place du médium, en devenant le conducteur et le transmetteur du message, proposant ainsi une continuité au mouvement de « technologisation » des expériences médiumniques (c’est-à-dire l’introduction progressive depuis le XIXe siècle de machines électriques dans les séances pour enregistrer mais aussi provoquer les dialogues avec les esprits, notamment dans un but de légitimation scientifique de ces expériences).

Si l’œuvre remplit donc bel et bien un rôle d’intercesseur avec l’Au-delà, les messages ne sont cependant destinés à personne en particulier et lui parviennent de façon aléatoire. Le spectateur peut faire le tour de l’œuvre et suivre son mouvement pour les déchiffrer, mais il n’en n’est pas le destinataire.

Mais qui s’exprime à travers ces messages ? Des fantômes ? De simples interférences ? Le questionnement qui semble au cœur du Ouija de Mathieu Schmitt n’est pas sans lien avec ceux de Sandra Lorenzi ou de Georgina Starr : notre réalité est-elle toute la réalité ? Le progrès positiviste de la raison, étroitement lié à l’ère du progrès technique dans laquelle nous vivons, ne fait-il pas fausse route en évacuant ce qu’il ne peut pas expliquer rationnellement et en recherchant l’infaillible ?

« Ce qui intéresse les artistes chez les fantômes, c’est qu’ils poussent la science positive dans ses retranchements ou permettent d’en mettre au jour le fonctionnement et l’idéologie. Les artistes montrent ainsi que les catégories que nous utilisons tous les jours, vivant/mort, subjectif/objectif, artistique/scientifique, et qui s’imposent à nous par leur prétendue évidence, sont des constructions culturelles et ont donc, peut-être, une stabilité ‘’provisoire’’. »

GOLSENNE Thomas, « Artistes, savants, médiums », dans Terrain, n°69 , 2018, p. 152-171

SCHMITT Mathieu, OuiJa, 2013. Bois, vérin, circuit électronique, arduino, diam. 200 cm, hauteur variable

De façon plus générale, la pratique de Matthieu Schmitt approche l’art à travers la science et la technologie, avec un goût particulier pour les découvertes abandonnées ou les pratiques populaires. Il a étudié l’informatique et les systèmes automatisés ; il connaît leur fonctionnement, mais surtout il sait comment les déjouer. Plusieurs de ses œuvres explorent ainsi les enjeux liés aux signaux (radios, informatiques, électriques…) et notamment leurs dysfonctionnements, jusqu’à introduire des bugs volontaires de façon à faire une place au hasard poétique dans ces systèmes. Initialement mis au point pour éviter ou réparer l’erreur et viser l’exactitude, ces outils technologiques deviennent ainsi eux-mêmes générateurs d’erreurs.

« (…) je considère mes réalisations comme des instruments générateurs d’incertitudes, questionnant sur leurs fonctions, fonctionnalités ou fictionnalités, et engageant l’imaginaire, la mémoire et le corps du regardeur. »

Propos de l’artiste dans  FRANCA Michel Franca, “Impressions d’ateliers II”

Dans sa réflexion, l’artiste s’appuie notamment sur les théories de Heinz Von Foerster (1911-2002), un des fondateurs de la cybernétique, pour qui les systèmes numériques qui ne produisent pas d’erreurs sont dépassés et peuvent même présenter un risque en formulant uniquement des énoncés exacts. Von Foerster qui a aussi dit : « Où se trouve la réalité ? Montrez-la moi**. »

* L’Arduino est une carte électronique incluant un microcontrôleur, dont les schémas de construction sont en licence libre, et programmable depuis un simple ordinateur via un logiciel lui aussi libre.

** Phrase de Heinz Von Foerster tirée du documentaire Das Netz réalisé par Lutz Dammbeck en 2005.