Un autre récit d’Amazones : les mi no du Dahomey

 

Dans ma dernière vidéo, consacrée aux Amazones dans l’art contemporain, il est notamment question d’une incarnation bien réelle du mythe : les Icamabias d’Amazonie qui ont choqué les explorateurs espagnols au point de baptiser la région entière et le fleuve qui la traverse d’un nom grec.

 

C’est aux vraies amazones d’un autre continent, l’Afrique, que Nazanin Pouyandeh s’est intéressée, alors qu’elle-même vient d’un autre bout du monde, l’Iran, et vit aujourd’hui en France.
A la façon de ce tour du globe, ses oeuvres figuratives mais mystérieuses créent une narration en juxtaposant de nombreux éléments venus d’horizons différents, à la façon de patchworks. Elles combinent pop culture, grands mythes fondateurs, Orient et Occident, et laissent notre regard créer du lien entre l’infinité de détails qu’elles accueillent : Nazanin Pouyandeh est une de ces artistes qui, au XXIe siècle, a toujours quelque chose à faire dire à la peinture.

A l’occasion d’une résidence au Centre, lieu d’art contemporain de Cotonou au Bénin, l’histoire du Dahomey vient s’ajouter à ses multiples influences et connaissances.
Le Dahomey, c’est le territoire qui a donné naissance au Bénin. D’abord royaume du XVIIe au XIXe siècle, puis colonie française et enfin république, il change de nom et devient Bénin en 1975.

NAZANIN POUYANDEH, Sans titre, 2017. Huile sur toile, 50 x 40cm ©NAZANIN POUYANDEH

C’est durant ce temps de création à Cotonou que Nazanin Pouyandeh peint cette oeuvre fascinante : au premier plan, une femme torse nue tient une récade, le sceptre royal du royaume du Dahomey (appelé « makpo » en fon, le peuple et la langue majoritaires du pays). Son corps est tourné vers le fond du tableau, où sont représentées deux statues de facture antique sur un fond floral qui peut faire penser aux motifs du wax.

Statues antiques, mythologie grecque… Vous commencez à voir le lien avec les amazones. Mais c’est loin d’être le seul rapport.
La femme représentée au premier plan, celle qui tient la récade, c’est Tassi Hangbè. Son nom ne vous dit peut-être rien, et pour cause son existence a été complètement passée sous silence.
Hangbè (env. 1650 – env. 1715) a régné sur le Dahomey de 1708 à 1711. C’est probablement la seule reine de ce royaume où, comme en Europe à la même époque, la succession est une affaire d’homme : Hangbè n’est pas destinée à monter sur le trône.
Mais quand son frère jumeau, le roi Akaba, meurt à la veille d’une importante bataille, c’est bien elle que l’on travestit pour cacher la disparition du roi et mener les troupes. Ce qu’elle fait en remportant une victoire écrasante. Ainsi, elle devient reine en ayant déjà prouvé ses capacités de cheffe de guerre, dans l’attente que son neveu, le prince Agbossasa soit en âge de régner. Ce sera cependant son frère cadet, Agadja, qui conspirera pour précipiter son abdication et devenir roi après elle et s’appliquera minutieusement à effacer toute trace du règne d’Hangbè. Ce travail de silenciation impacte durablement l’héritage de cette reine dont on ne redécouvre l’existence que depuis peu – et dans le même temps, ses conquêtes militaires et ses nombreuses actions pour le royaume.

Récade fon – makpo ©Muséum d’histoire naturelle de Toulouse

Récade fon – makpo ©Musée d’ethnographie de Genève

L’une de celles qui ont le plus marqué le pays, ce sont les « Amazones » du Dahomey : un corps armé entièrement féminin. Si sa création remonte au XVIIIe siècle, quand le roi  Aho Houegbadja commence à entrainer des femmes à devenir ses gardes du corps, c’est bien Hangbè qui développe et structure ce groupe, qui devient un régiment combattant faisant partie intégrante de l’armée professionnelle du pays.
Quelques décennies plus tard, au début du XIXe siècle, elles représenteront un tiers des effectifs militaires du Dahomey, soit entre 4000 et 6000 femmes.

Amazones du Dahomey, photo John Wood au Jardin d’acclimatation, 1891 ©DR Collectie Stichting Nationaal Museum van Wereldculturen

Cette armée n’a pas de nom générique, mais les Danhoméens appellent « mi no » (« nos mères ») les femmes qui la composent. A la fois respectées et craintes, elles sont aussi liées à des croyances religieuses et à la certitude d’être protégées par des forces surnaturelles. Leur vie est entièrement dédiée à leur engagement militaire, et elles sont tenues à la virginité pour ne pas « détourner » cette destinée : « elles refusaient avant tout la condition féminine traditionnelle dans leur société, mais elles acceptaient pourtant fièrement d’être des femmes hors du commun. » (D’ALMEIDA-TOPOR Hélène)

Archères et tirailleuses, c’est cependant au combat au corps à corps et à l’arme blanche qu’elles excellent. Les récits des royaumes voisins sont unanimes sur leur témérité, leur intrépidité et les ravages dont elles sont capables.
C’est aussi le cas des soldats et colons français, dans un ton qui mêle cependant racisme, misogynie et paternalisme :

« Vieilles ou jeunes, laides ou jolies, elles sont merveilleuses à contempler. Aussi solidément musclées que les guerriers noirs, leur attitude est aussi disciplinée et aussi correcte; massées en ordre de chaque côté du trône, les chéfesses à l’écart et en avant sont près du roi sous leurs parasols, reconnaissables à leur air fier et résolu. Telles sont les amazones au repos. Il y a loin de cette discipline, de cet ordre, aux hordes sauvages et barbares que l’on s’imagine. »

Le surnom d’Amazones, donné aux « mi no » par les français, relève un peu de la même logique : il traduit une dimension fantasmagorique, une fascination un peu ahurie, mais aussi une dimension barbare. Ce « nom diabolise l’inconnu tout en mettant en doute son existence réelle. » (MOSER Cléophée)

Seh-Dong-Hong-Beh, membre de mi no, gravure de Frederick Forbes, 1851

C’est, pour moi, l’une des lectures possibles de ce tableau : Hangbé qui affronte les statues grecques et confronte aux mythes sa propre réalité, celle d’une armée de femmes au moins aussi féroce que celles des hommes. Elle annule la mise à distance opérée par la mystification. Et son regard défiant de nous prévenir : gare à nous, spectateur, si nous osons nous aussi rapprocher ces récits morts représentés par ces hommes figés et blafards, de la réalité vivante et colorée de son règne – et de façon plus générale réduire les actions des femmes à des discours mystifiants.
Le contraste est frappant, jusque dans le détail des drapés : d’un côté le turban éclatant aux couleurs vives d’Hangbé, de l’autre la toge tombante et livide de la sculpture.
Et enfin cette arme, tenue fermement par la reine guerrière, placée entre elle et nous, parfaitement alignée entre ses yeux et le sexe de la statue…

Quand on sait qu’aujourd’hui, au Bénin, le terme « Amazone » est toujours attaché à l’héritage des « mi no » mais est aussi utilisé de façon péjorative pour qualifier les mères célibataires ou faisant un « métier d’homme », l’œuvre semble aller plus loin qu’un hommage à Hangbé : c’est un appel aux armes contre les discours qui modèlent la vie des femmes, et un rappel que les « mi no » peuvent se réveiller à tout moment.